Sept ans après le labyrinthe paranoïaque d’Under the Silver Lake et dix ans après la terreur viscérale d’It Follows (VFQ: Traquée), le retour de David Robert Mitchell suscitait forcément de grandes attentes. Faisant un pas de côté par rapport au thriller néo-noir, le cinéaste s’attaque cette fois à un monument : le cinéma d’aventure fantastique des années 1980.

The End of Oak Street (VFQ: Au bout de Oak Street) prend ainsi des airs de lettre d’amour rougie au sang, adressée aux productions Amblin. Un croisement assumé entre nostalgie et terreur qui cible droit au cœur les orphelins d’une époque où l’émerveillement côtoyait sans cesse le danger.

La fracture du rêve américain

The End of Oak Street
L'intrigue s'enracine en 1982, dans une esthétique d'un classicisme redoutable. On y fait la connaissance des Platt : Denise (Anne Hathaway) et Greg (Ewan McGregor), flanqués de leurs adolescents Audrey et Brian (Maisy Stella et Christian Convery), lors d'une banale fête de quartier. Pourtant, la cellule familiale est déjà rongée de l'intérieur, bien avant que le véritable désastre ne frappe. Et quel désastre : au milieu de la nuit, le quartier entier est catapulté 150 millions d'années en arrière. Adieu l'électricité et les repères suburbains ; place aux prédateurs préhistoriques.

L’illusion fonctionne d’abord grâce à une direction artistique d’une précision redoutable. Pour reconstruire cette banlieue de 1982, Mitchell boude la simple nostalgie de vitrine au profit d’un réalisme terre-à-terre. Tout se joue dans le détail de l’arrière-plan ou dans les textures des costumes : de la coupe très spécifique des chaussures de Denise jusqu’au vieux logo d’une boîte de Froot Loops qui traîne sur un comptoir. Le cinéaste et son équipe utilisent ces objets du quotidien pour construire une normalité palpable, qui nous replonge dans notre enfance. C’est brillant, car c’est exactement le confort hyperréaliste de ce petit monde de la classe moyenne américaine qui rend l’intrusion du Crétacé aussi brutale.

The End of Oak Street Film Still 2 1536x640 1

Du Jumanji horrifique au grand Jurassic Park

C’est précisément là que Mitchell surprend. Plutôt que de céder à la fascination béate, il fait basculer The End of Oak Street dans un survival-horror rugueux. Oubliez la tiédeur du récent Jurassic World Rebirth ; la tension renvoie directement à la brutalité du tout premier Jurassic Park, avec une touche de chaos imprévisible digne d’un Jumanji version préhistorique.

Si le suspense fonctionne si bien, c’est que le scénario prend le temps de nous attacher à ses protagonistes, soutenus par d’excellentes performances. Anne Hathaway brille en mère de famille désabusée se découvrant une hargne de survivante, tandis qu’Ewan McGregor incarne un père dont l’optimisme forcené finit par frôler la toxicité face à la gravité de la situation. Quant aux jeunes Maisy Stella et Christian Convery, ils naviguent habilement entre panique frontale et besoin désespéré de croire aux promesses de leurs parents.

Le cinéaste souligne avec intelligence que le pire danger pour les Platt n’est peut-être pas la faune qui rôde, mais bien leur propre incapacité à communiquer face à la réalité.

the end of oak street reviews are in

Les quelques failles du Crétacé

L’œuvre frôle d’ailleurs le statut de classique instantané, bien qu’elle trébuche sur quelques détails d’exécution. Les amateurs de la subtilité de Mitchell risquent de grincer des dents face à certains dialogues souffrant du syndrome netflix : le besoin de tout sur-expliquer verbalement vient parfois parasiter des scènes où le silence et l’image se suffisaient à eux-mêmes.

Sur le plan technique, avec un budget avoisinant les 80 millions de dollars, somme toute modeste pour pareille ambition, le film accomplit des miracles, même si les effets visuels trahissent quelques limites. Si les créatures demeurent globalement terrifiantes, certains rendus manquent de finition lors des plans serrés. Les poils du chien familial, par exemple, jurent suffisamment à l’écran pour briser momentanément l’immersion. (Il fallait en parler).

images 4

Mais en dépit de ces accrocs et d’un postulat exigeant une forte suspension d’incrédulité, The End of Oak Street s’impose comme une réussite viscérale. Portées par la mise en scène nerveuse de Mitchell et la partition redoutable de Michael Giacchino, ces 99 minutes filent à une allure folle. On en ressort le souffle court.

C’est méchant, diablement efficace et étonnamment ancré dans l’émotion humaine.

Pour ceux qui désespéraient de voir un grand film de dinosaures depuis les années 1990, la prescription est simple : fuyez les bandes-annonces, enfermez-vous dans une salle obscure et laissez-vous dévorer.

Au bout de Oak Street | Teaser officiel
Note des lecteurs0 Note
Pour les fans...
de frissons à l'ancienne, biberonnés au cinéma de Spielberg des années 80.
de David Robert Mitchell
de nostalgie qui s'ennuyaient de l'époque où l'émerveillement d'un E.T. pouvait basculer à tout moment dans la sauvagerie pure.
3.5
Note Horreur Québec