Depuis Les états nordiques en 2005, Denis Côté s’est imposé comme l’une des figures les plus prolifiques et singulières du cinéma québécois. Avec un parcours résolument indépendant, le réalisateur cumule aujourd’hui dix-sept longs métrages, s’illustrant dans des festivals prestigieux allant de Locarno à la Berlinale, et couronné par le prix Albert-Tessier en 2024.

Il propose un cinéma d’auteur qui assume ses zones d’ombre, exigeant qu’on s’attarde à ses particularités formelles. Son nouveau film, Violence du corps de l’autre, s’inscrit dans cette continuité tout en se profilant rapidement comme l’une de ses œuvres les plus personnelles.

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Le récit suit Mira, une femme solitaire et de peu de mots. Elle parcourt les routes à la rencontre d'individus désespérés avec qui elle semble avoir noué d’étranges pactes de mort. Sans adresse apparente, elle fait halte en forêt chez Madeleine et Ludo, deux esprits libres. En pause de ses missions, elle est déroutée par la rencontre fulgurante d’un jeune homme excessif. Elle profite alors de cette escale pour questionner ses errances et réévaluer ses sombres contrats.

Reconnaître l’empreinte de Denis Côté se fait dès les premiers plans. Le réalisateur affectionne les personnages atypiques, dotés de visages singuliers, de traits spécifiques et de carrières marginales. Sur le plan formel, le film respire grâce à des plans larges qui laissent les individus exister, les plaçant régulièrement hors cadre pour forcer le spectateur à écouter plutôt qu’à simplement regarder. L’image, volontairement granuleuse, témoigne d’un rejet esthétique de l’image lisse contemporaine. Cette rugosité visuelle s’accompagne d’une conception sonore éclectique où cohabitent avec aisance la musique classique, le jazz et le métal.

Au centre de ce récit opaque évolue Mira, interprétée par l’excellente Larissa Corriveau. Froide, distante, elle ne sourit jamais. Elle incarne littéralement la mort, son travail consistant à offrir l’aide médicale à mourir à des malades pour le compte d’un supérieur énigmatique. Devant son détachement clinique, le public en vient à questionner sa nature même : est-elle humaine?

Finalement, elle ne fait que son travail. Comme le souligne Côté, ses dialogues utilisent la banalité du quotidien pour révéler la nature profonde des relations, créant un sentiment d’aliénation volontaire dans la tête de sa protagoniste.

La trajectoire de cette tueuse à gages métaphysique bascule lors de sa rencontre avec ce jeune homme excessif. Cette collision (qui finira par la marquer au point où elle en gardera le prénom, Flanagan) agit comme un déclencheur. Lentement, la femme de glace se libère de ses chaînes. Des détails soulignent ce retour à l’humanité, notamment son affection marquée pour les animaux.

C’est précisément ici que l’intention du cinéaste prend tout son sens. Si le synopsis laisse présager une œuvre morbide, le résultat final s’avère étonnamment clair. Côté refuse le simple enfoncement dans un trou noir ; il propose plutôt le voyage d’une femme prenant conscience de la nécessité de changer de vie.

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Pour traduire cette évolution, le scénario rejette la linéarité. Le réalisateur intègre des moments de suspension, notamment deux scènes de fêtes qui s’opposent, l’une dans un parc public, l’autre dans un manoir, agissant comme des parenthèses où le temps se dilate. Ces séquences visent à faire entrer de l’air dans le récit et à décoincer l’obligation stricte de raconter une histoire classique. Le cinéaste préfère casser le rythme, multiplier les ruptures de ton et proposer une scène opaque pour ensuite glisser vers un moment d’émotion.

Dans l’ensemble, Violence du corps de l’autre est un excellent film. Denis Côté y poursuit son approche laboratoire, assumant le risque de désarçonner le spectateur en lui demandant de lâcher prise. Il ne veut pas laisser le public sur le bord du chemin, mais l’invite à expérimenter cette errance avec lui. C’est précisément cette liberté narrative et formelle qui rend ce cinéma nécessaire.

Poursuivez votre lecture en découvrant notre entrevue avec Denis Côté, qui nous dévoile les coulisses de ce 17e long métrage.

Le film sort officiellement le 23 octobre prochain au Québec.

Violence du corps de l'autre de Denis Côté | Bande-annonce officielle
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