Il ne suffit que d’une courte marche dans le quartier Centre-Sud de Montréal pour se rendre jusqu’à l’atelier du Relieur des Faubourgs, un petit endroit exigu où fourmillent plusieurs pièces de collection et objets de curiosité. Parmi tous ces livres anciens et pièces mécaniques, vous trouverez également la présence d’un homme fort sympathique et passionné, le relieur et bédéiste Keenan Poloncsak, qui conjugue depuis plusieurs années ses intérêts en publiant à compte d’auteur bon nombre de feuillets, pamphlets, fanzines et bandes dessinées diverses tout en s’adonnant à son métier à temps plein, soit la restauration et la conception de livres en tout genre.
![[Littérature] « Keenan Poloncsak » : Le bédéiste relieur de l'underground Montréalais 1 image 1](https://horreur.quebec/wp-content/uploads/2026/06/image-1-392x450.jpeg)
À l’occasion de la sortie de son prochain album, il nous semble pertinent de dresser un portrait de cet artiste méconnu, opérant de manière indépendante depuis le début de sa carrière, mais dont l’œuvre commence à acquérir une reconnaissance méritée (son dernier ouvrage The Bookbinder’s Slaughter ayant fait partie des finalistes pour le prix de la meilleure BD anglophone indépendante, selon Bédélys, le Prix du Festival de BD de Montréal).
Voici donc quelques œuvres de Poloncsak, toutes disponibles en vente via https://www.leslibraires.ca/, ou sur place chez certaines boutiques comme Planète BD, à Montréal.
THE COMPLETE PRO-CANTHOLOGY
The Complete Pro-Canthology est probablement l’œuvre de Poloncsak la plus représentative du bouillonnement artistique qui l’habite, de son besoin créatif se manifestant dans toute son imperfection, mais surtout avec une ardente urgence. À l’origine constituée de 9 volumes séparés (dessinés entre 2006 et 2009), l’anthologie rassemble désormais l’ensemble de l’intrigue punk, violente et crue, pour public averti.
Dans un Montréal urbain de 2008, une nouvelle drogue commence à se transmettre parmi les différents junkies et la population de l’ombre : le Pro-Can (pour pro-cannibalisme), une petite poudre qui, une fois ingérée, procure au consommateur des hallucinations insoupçonnées d’un tout nouvel ordre, rendant automatiquement celui-ci dépendant à la substance. Et comme tout effet secondaire, mis à part la décrépitude corporelle et une santé mentale fragilisée, on note une certaine propension… à consommer de la chair humaine. À prendre en considération.
La série met donc en contexte un Montréal parallèle, assiégé par une horde de consommateurs s’apparentant à des morts-vivants, envahissant les ruelles et les quartiers plus pauvres en recherche de leur fix. Les personnages présentés par Poloncsak sont pour la majorité tiraillés entre leur propre besoin de survie et leur dépendance à la substance, puisque même s’ils en connaissent les effets meurtriers, l’appel de cette drogue est parfois plus fort que la raison.
À cet effet, on reconnaîtra dans l’œuvre plusieurs influences, notamment The Walking Dead de Robert Kirkman, mais principalement un genre de critique sociale que l’on retrouve dans They Live de John Carpenter, qui semble directement cité à quelques reprises.
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![[Littérature] « Keenan Poloncsak » : Le bédéiste relieur de l'underground Montréalais 3 image](https://horreur.quebec/wp-content/uploads/2026/06/image-331x450.jpeg)
L’anthologie rassemblant les 9 volumes d’origine, publiés entre 2006 et 2009, assume tout à fait son imperfection. Certaines cases sont dessinées à la va-vite, presque fiévreusement, d’un trait, et on ressent la volonté de l’auteur de mener à terme son récit, coûte que coûte. Ainsi, certaines fautes d’orthographe (principalement dans les deux volumes écrits en français) sont biffées, puis corrigées, et des personnages changent d’apparence. Mais ces imperfections deviennent inhérentes à la lecture, sans jamais en altérer le rythme.
L’œuvre est punk jusqu’à la moelle ; on ne se surprendra donc pas que les victimes principales (et fréquentes) des attaques cannibales soient des policiers, des propriétaires d’immeubles, des clients du McDonald’s et d’autres institutions capitalistes. La lecture de la proposition hurle ACAB du début à la fin, alors que se confrontent dans l’œuvre deux types de violence : celle, plus vive, des drogués affamés, et celle du système qui les régit.
THE BOOKBINDER’S DAUGHTER
Bien qu’il soit court et relativement simple, The Bookbinder’s Slaughter est probablement l’œuvre la plus personnelle de son auteur. Dédiée à Laura Shevchenko, mentore de l’artiste avec qui il a pu apprendre et perfectionner l’art de la reliure, l’œuvre se veut un hommage à cette femme extrêmement importante dans le parcours de Poloncsak.
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Mais la jeune femme protagoniste de l’ouvrage n’est pas la représentation directe de Shevchenko. Même si elle partage avec elle le métier de relieuse, dans un atelier à configuration similaire, elle vivra pourtant une histoire qu’on ne souhaite à personne (et surtout pas à une idole à qui on veut rendre hommage).
Cette intrigue qui n’est pas sans rappeler les histoires de Tales from the Crypt débute donc à la fin du quart de travail d’une relieuse, surchargée de commandes arrivant à la veille de Noël. Mais malgré son emploi du temps déjà encombré, la femme recevra la visite d’un tout nouveau client bien atypique : un curé, arrivant à l’atelier, sommant l’artisane de restaurer une Bible antique. Mais, loin de s’en tenir à cette commande initiale, l’homme sera de plus en plus insistant quant à la foi et la dévotion réelle de la femme envers Dieu, et ce qui ne devait être qu’une restauration de base prendra rapidement des airs ritualistiques.
Le style visuel de Poloncsak cadre très bien avec le court récit proposé. Et si vous avez la chance d’obtenir une version reliée personnellement par l’auteur dans son atelier, l’immersion et le caractère personnel de l’œuvre sont décuplés, conférant ainsi à la courte bande-dessinée une allure d’objet d’art unique. On souhaiterait une intrigue plus approfondie et plus complexe, mais le récit d’horreur qu’on pourrait se raconter autour d’un feu fonctionne tout de même très bien ainsi. Après la lecture des Pro-Can, qui proposaient un style plus fiévreux et enragé, il s’agit tout de même d’une écriture proposant un geste un peu plus mature, qui sied bien à son auteur.
La vallée du G.P.T
Avec sa série des G.P.T, Poloncsak propose un ton et un style radicalement opposés à la violence et la fureur du Pro-Can et au caractère gothique et horrifique de The Bookbinder’s Slaughter, même si on y retrouve toujours son style foncièrement taquin. Dans cette série, l’auteur s’soutient des strips classiques de Gary Larson, rendant hommage à sa structure et au ton de son œuvre, tout en y insufflant ses propres sensibilités et intérêts.
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On nous propose donc des gags bien souvent absurdes ou puérils, dans un ton juvénile, qui se tiennent sur une seule case. Jeux de mots, traits d’esprit et calembours : on est bien loin de la critique sociale brute qu’on connaissait à l’auteur, et cette nouvelle proposition est tout à fait rafraîchissante.
Le chat du G.P.T, troisième volume de la série également disponible en langue anglaise sous le nom Hound of the Fart Slide, sera d’ailleurs lancé le vendredi 21 août 2026 prochain, à partir de 17 h, dans l’atelier de reliure de l’auteur (Le Relieur des Faubourgs, 2205, rue Parthenais, #107). Les lecteurs intéressés par l’événement auront notamment l’occasion de visiter les lieux, où l’artiste passe le plus clair de son temps à s’adonner à l’art impressionnant de la reliure.
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