« Pour faire un film, ça prend 300 bras et 300 jambes. »

C’est par ce constat lucide que Marc Lamothe a ouvert la soirée du 20 juillet au Cinéma du Musée. Trop souvent, l’industrie braque ses projecteurs sur les réalisateurs et les têtes d’affiche, reléguant dans l’ombre les techniciens qui se salissent littéralement les mains.

Lundi soir dernier, Fantasia a corrigé le tir en honorant le travail colossal de Blood Brothers FX, ce duo de sculpteurs d’hémoglobine formé par Jean-Mathieu « Jib » Bérubé et feu Carlo Harrietha.

L’événement, marqué par la remise du prestigieux prix Denis-Héroux à Jib et à la « Blood family », s’est avéré autant une célébration de leur ingéniosité technique qu’un hommage nécessaire à Carlo, décédé en 2025.

L’art de faire gicler : de Turbo Kid à Robin Aubert

Avant d’en mettre plein la vue avec la projection, la soirée a offert une classe de maître animée par Marc Lamothe et Jib Bérubé . Une rétrospective retraçant l’évolution de la boîte, de leur tout premier court-métrage Watch Out jusqu’au dévoilement de leur nouvelle bande démo. Jib a décortiqué la progression de leur signature visuelle avec transparence. Il a abordé le gore outrancier et assumé de Turbo Kid, les véritables casse-têtes de marionnettisme sur Slaxx, pour ensuite bifurquer vers l’approche plus viscérale exigée par Confessions

Comment adapter cette expertise au cinéma de genre plus atmosphérique et onirique d’un Robin Aubert? Jib l’a résumé avec une franchise désarmante :

 « C’est difficile d’être poétique
quand on tue quelqu’un. »

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Masterclass avec Jib et Marc.
Crédit photo : JF Paré

Au-delà des anecdotes de tournage, le créateur a profité de la tribune pour livrer une leçon d’économie fondamentale destinée à la relève et aux producteurs dans la salle : chaque dollar investi en préproduction en sauve cinquante sur le plateau. Le message est clair. Les effets spéciaux pratiques s’anticipent et se planifient avec une précision chirurgicale ; l’improvisation, elle, coûte cher.

Cul-de-$ac : une capsule temporelle jubilatoire et chaotique

cul de sac poster

La soirée a culminé avec la projection de Cul-de-$ac (2008), le premier long-métrage autoproduit du duo, réalisé bien avant l’adoption officielle du patronyme Blood Brothers FX en 2015 (bien que le tandem fut actif dès 2002). Fait notable : cette œuvre de jeunesse, originellement tournée avec les moyens du bord en Betacam, a bénéficié pour l’occasion d’une restauration par les studios Mels Éléphant, offrant un vernis inespéré à ce pur délire visuel.

Pendant une heure et demie, le spectateur est plongé dans un chaos total. Le film est une capsule temporelle de l’année 2008 poussée dans le tapis : des baggys, des dreadlocks, des joints, de la bière,violemment propulsés par une authentique trame sonore métal (Suicidal Tendencies, Hire on Fire, GimSkunk, Mr. Bungle…) et l’apparition d’une secte de ninjas.

Soyons honnêtes : Cul-de-$ac ne cherche pas à décrocher un certificat en scénarisation de l’UQAM.

Son récit, celui de Pat la matraque, un malfrat fuyant un patron psychopathe après avoir organisé un kidnapping foireux, sert avant tout de prétexte.

Loin de la simple démonstration de savoir-faire, le film assume pleinement son audacieux parti pris : expédier l’histoire en vingt minutes pour livrer une heure et demie d’hémoglobine et d’affrontements avec des ninjas. C’est le cri de ralliement de jeunes passionnés voulant prouver à l’industrie l’étendue de ce qu’ils pouvaient accomplir avec de la résine, du latex et une ingéniosité sans bornes. Avec un budget dérisoire d’environ 30 000 $, 127 bénévoles et un tournage éclaté sur six ans, Bérubé et Harrietha ont convoqué les arts martiaux, le cirque, la pyrotechnie, la danse contemporaine et l’animation. 

Cul de ac 1

Le résultat est une surenchère éclectique de morts juteuses avec des geysers d’hémoglobine à faire rougir le Braindead de Peter Jackson. Le film s’offre même le luxe de présenter Serge Laprade dans le rôle de Costa, campant l’un des psychopathes les plus improbables et violents du cinéma québécois.

En remettant le prix Denis-Héroux aux artisans derrière ces effets, le festival a souligné quinze années de pyrotechnie, d’ingénierie et de tripes étalées sur nos écrans. Une reconnaissance vitale pour un duo qui a littéralement donné corps aux cauchemars des cinéastes d’ici.