Présenté en grande première québécoise le 10 juin dernier aux Francos de Montréal, en présence d’Orelsan et de sa team, Yoroï est le type même d’objet filmique non identifié qui bouscule les grilles de programmation. Lié de près à l’univers de sa dernière tournée, le long-métrage ne connaîtra pas de sortie régulière dans les salles de la Province. Pour les retardataires ou les curieux, le rendez-vous se prendra directement sur Apple TV.
Réalisé par David Tomaszewski, le clipper attitré du rappeur, Yoroï plonge Aurélien (Orelsan dans son propre rôle) dans une cure de désintoxication médiatique au Japon. Accompagné de sa femme enceinte Nanako (Clara Choï), l’artiste cherche le silence. Il trouvera plutôt une armure magique millénaire qui réveille un bestiaire de monstres folkloriques. Une thérapie par le sabre qui, sous ses airs de grand divertissement, ressemble surtout à un immense miroir déformant.
Le syndrome de Peter Pan en armure de combat
![[Critique] « Yoroï » : Une armure très lourde pour un scénario trop léger 1 3ed207750230e5120b19ebc9874eb46869fabc068b673e0c9fe2b5b43b8514e9](https://horreur.quebec/wp-content/uploads/2026/06/3ed207750230e5120b19ebc9874eb46869fabc068b673e0c9fe2b5b43b8514e9-338x450.jpg)
Visuellement, Yoroï pose ses couilles sur la table. Tomaszewski ne cache pas ses ambitions : il veut filmer le Japon avec le souffle épique des shōnen qui ont bercé la génération du Club Dorothée. Entre les plans larges sur le Mont Fuji et une imagerie rappelant Les Chevaliers du Zodiaque, le film flatte la rétine et caresse l’otaku qui sommeille en chaque millénial. On est loin du minimalisme caennais de Comment c’est loin.
Pourtant, le vernis craque rapidement. La proposition fantastique promise par la bande-annonce n’est qu’un MacGuffin. L’armure magique? Un prétexte interchangeable qui aurait pu prendre la forme d’un grille-pain hanté sans que cela ne change la trajectoire du récit.
Le véritable sujet du film, c’est la crise de la quarantaine d’Aurélien.
Le long-métrage fonctionne comme une extension de ses albums La fête est finie et Civilisation : une autofiction thérapeutique où le rappeur déballe ses névroses, sa peur de la paternité et son syndrome de la page blanche. Si les fans de la première heure s’amuseront à décoder les clins d’œil à sa discographie, les amateurs de cinéma de genre resteront sur leur faim face à cette psychanalyse un peu égocentrique.
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Des Yōkais freudiens sous-exploités
La plus grande réussite du film réside ironiquement dans ce qu’il exploite le moins : ses monstres. Le bestiaire de Yoroï propose un pont fascinant entre les traditions ancestrales nipponnes et la modernité. Tomaszewski s’inspire de figures classiques très identifiables du folklore, à l’image du Rokurokubi (la femme au cou extensible) ou de spectres sylvestres tout droit sortis d’un conte de fées macabre. Le design de ces créatures est soigné, poisseux et étrange à souhait.
Là où l’analyse devient intéressante, c’est que ces Yōkais ne sont pas de simples menaces physiques, mais des projections psychologiques. Le réalisateur s’amuse à moderniser le mythe : chaque monstre est l’incarnation d’une angoisse d’Aurélien (la pression des producteurs, la peur de l’engagement, le poids du succès). L’idée théorique est brillante, mais elle se heurte à un problème de taille : le rythme. Ces créatures n’apparaissent que par intermittence, laissant le spectateur face à un vide scénaristique abyssal le reste du temps.
![[Critique] « Yoroï » : Une armure très lourde pour un scénario trop léger 3 Screenshot 2026 06 11 at 10.14.31 PM](https://horreur.quebec/wp-content/uploads/2026/06/Screenshot-2026-06-11-at-10.14.31-PM-750x314.jpg)
Un faux rythme qui bat de l’aile
Le principal défaut de Yoroï tient dans son incapacité à choisir son camp. Assis entre deux chaises, le film balance constamment entre le drame intime larmoyant, la comédie absurde héritée de la série Bloqués et le film de monstres. Ce manque de direction claire engendre des dialogues qui tournent à vide. Les punchlines typiques du rappeur, d’abord amusantes, finissent par tomber à plat et créer un sentiment mitigé, d’autant que le casting peine à rendre crédible cette dynamique de couple artificielle.
Si la bande-son fait mouche – Orelsan oblige – et que la technique reste irréprochable pour un premier film, l’ennui s’installe durablement. On regarde un artiste tourner en rond dans sa cage dorée pendant près de deux heures pour accoucher d’une morale assez convenue sur l’acceptation de soi. En voulant tout embrasser (le film de genre, la déclaration d’amour au Japon et l’ego-trip musical), Yoroï finit par s’enclaver dans sa propre armure.
Une curiosité visuelle qui aura au moins le mérite de nourrir les discussions des fans sur les forums, à défaut de marquer l’histoire du cinéma fantastique.
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