Avec un CV plus long que le bras de Slenderman, difficile de ne pas s’arrêter sur Takashi Shimizu. Son empreinte sur l’horreur du début des années 2000 est encore bien visible aujourd’hui, alors forcément, son retour intrigue.

Cette fois, il adapte le roman Quelque part dans la région du Kinki de Sesuji (2023). Un livre déjà bâtard dans sa forme, composé de notes d’enquête, de coupures de presse et de témoignages. Un puzzle narratif où un homme tente de comprendre la disparition d’un ami parti fouiller des phénomènes paranormaux. Le genre de matériau qui ne raconte pas seulement une histoire, mais qui interroge déjà la manière dont on la raconte.

The Mouths Poster

Et c’est là que The Mouths devient intéressant… parce qu’il n’est pas juste une adaptation. C’est une adaptation d’un objet qui lui-même joue à brouiller les frontières du réel, et qui a déjà été décliné en faux documentaire. Une adaptation d’une adaptation, en somme.

Et forcément, la question s’impose : est-ce que le film adapte le livre… ou est-ce qu’il dialogue avec lui? Est-ce qu’on assiste à une simple transposition, ou à une sorte de conversation entre médiums sur la manière dont une histoire se déforme selon qui la raconte et comment on choisit de la montrer?

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Ce trouble-là, Shimizu ne le clarifie jamais vraiment. Au contraire, il l’entretient.

Bouche ouverte, dents serrées.

« Bordel,
qu’est-ce que je viens de voir? »

C’est la seule phrase qui m’est venue en sortant de The Mouths. Le film est un oxymore ambulant. D’un côté, une précision presque chirurgicale dans le cadrage, dans les détails, dans la manière de distiller l’information. De l’autre, une esthétique volontairement crade, presque cheap, comme sortie d’une publicité à bas budget. Et pourtant, ça fonctionne. Ou plutôt : ça dérange suffisamment pour fonctionner.

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Shimizu maîtrise son langage, mais sabote volontairement le rythme. Il construit, puis étire. Il capte, puis lasse.

Résultat : The Mouths oscille en permanence entre fascination totale et ennui profond.

Un équilibre instable, comme faire des backflips sur un fil qui pourrait céder à tout moment. Et le plus perturbant, c’est que le film sait exactement ce qu’il fait. C’est un objet non identifié. Un film qui se regarde autant qu’il se subit.

Ce sentiment est prolongé par quelque chose d’assez rare : son prolongement hors écran. Le site officiel du film n’est pas un simple outil promotionnel, c’est presque une extension de l’expérience. Même logique de fragmentation, même ambiance trouble, même manière de distiller l’information sans jamais la rendre totalement fiable. On navigue dedans comme dans les documents du film ou les pages du roman : en doutant constamment de ce qu’on est en train de lire. Ce n’est pas du marketing, c’est une continuité. Une preuve que The Mouths ne se limite pas à son format cinéma, mais s’inscrit dans un écosystème narratif plus large, où chaque médium rejoue la même question : qu’est-ce qu’on perçoit vraiment?

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En 1 h 26, The Mouths articule son propos avec une étrange douceur violente. À ce stade de sa carrière, Shimizu semble moins intéressé par l’horreur en tant que genre que par l’horreur en tant que mécanisme. Comment elle naît. Comment elle circule. Comment elle se transforme. Le film devient alors une sorte de polyphonie ; plusieurs voix, donc plusieurs bouches qui racontent, déforment, reconstruisent. Un miroir trop efficace, qui finit par ne plus seulement refléter le monde, mais anticiper ce qu’il va devenir de laid.

Et au fond, tout ramène à quelque chose de très simple, presque fondamental dans le cinéma japonais : la parole. Le récit. Le point de vue. Tout le monde détient LA vérité ou plutôt SA vérité. De Rashōmon (1950) à Confessions (2010), en passant par toute une tradition de récits subjectifs, le Japon a fait de cette idée un terrain de jeu. Ce qu’on appelle l’effet Rashōmon : la vérité comme construction multiple. Mais Shimizu ne se contente pas de jouer avec. Il s’installe dedans. Il y vit.

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Il pousse l’idée jusqu’à un point presque inconfortable : une histoire banale peut devenir terrifiante uniquement à cause de la manière dont elle est racontée. À cause des mots. À cause de l’intention cachée derrière ces mots.

Une langue bien tendue et pendue

Et c’est peut-être ça, le vrai malaise de The Mouths. Pas ce qu’on voit, mais ce qu’on entend. Pas les faits, mais leur circulation. Le film, comme le roman et le faux documentaire, suinte cette fascination morbide pour notre besoin de raconter et de déformer les histoires.

Au final, The Mouths ne cherche pas tant à nous effrayer qu’à nous mettre face à une évidence : ce qui nous hante, ce n’est pas le réel. C’est la manière dont on choisit de le dire.

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